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13 avr 2007

Messe pour un droit de passage

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Écrit par Pompei   
13-04-2007

messe1.jpgDe tous temps et en tous lieux, les relations entre certaines ouailles et le représentant local du pouvoir spirituel ne furent pas toujours en conformité avec le message d'entente cordiale tel que défini dans les saintes écritures. L'histoire, au cours des siècles, de l'église Saint Martin, dans un village héraultais fut parfois jalonnée de telles situations. D'anciennes archives paroissiales  mises au jour en 2005, en témoignent et permettent, quoique incomplètes, d'en retracer un nouvel exemple. 

 

Le premier document retrouvé est un courrier, en date du 3 octobre 1847, adressé par l'abbé Léon  Hyppolite Puech, curé du Crès, à sa hiérarchie épiscopale :

«J'ai l'honneur de vous envoyer la délibération qui à été prise au dernier conseil de fabrique au sujet d'une servitude affectant le presbytère et dont deux de mes marguilliers vous ont dit un mot. Il s'agit d'une dépendance du presbytère qui se trouve entre les mains d'un habitant qui en jouit depuis longtemps à titre de propriétaire et prenant son passage par la cour du presbytère. Cet habitant possède-t-il un titre ? Ce titre est-il valable ? C'est ce qu'il ne nous a pas été donné de savoir d'une manière certaine. Tout ce que je peux vous dire, Monsieur l'archidiacre, c'est que les quatre fabriciens qui ont signé cette présente délibération et dont je puis vous garantir que ce sont des hommes justes et solides, doutent de la valeur du titre. Quoiqu'il en soit, le conseil tient singulièrement à ce que le presbytère soit dégagé de toute servitude et c'est en son nom que je vous demande de vouloir bien nous indiquer le moyen que nous avons à prendre pour arriver à ce but. »  

 

messe.jpg

 

         S'il ne faut pas toujours confondre vitesse et précipitation, le courrier repris ci dessus fut rédigé le soir même de la délibération dont il fait mention. Sachant que le 3 octobre 1847 était de plus un dimanche, notons que l'affaire semblait devoir être menée tambour battant. Donc en cette fête du saint Rosaire, le conseil de fabrique dûment convoqué au prône de la messe paroissiale du dimanche précédent, s'est assemblé dans le lieu ordinaire de ses séances, généralement le salon du presbytère. « Monsieur le Président a pris la parole et a exposé au conseil qu'il serait temps de prendre une délibération à l'effet de terminer l'affaire B...... Cet individu qui,  membre du conseil de fabrique, possède depuis de longues années, deux petites pièces, un grenier et une écurie, touchant au foyer du presbytère, lesquelles pièces ainsi que le bûcher appartenaient jadis au presbytère, dont elles étaient une dépendance. Ce n'est sans doute pas la valeur intrinsèque de ces deux petites pièces que nous devons regretter, elles ne sont pas absolument nécessaires au presbytère et de plus elles sont dans un état de dégradation avancé. Je serais d'avis, si le conseil y consent, et sauf l'approbation de Mgr l'évêque, lequel seul peut avoir des raisons à lui connues pour faire abandon d'autorité épiscopale, de laisser tranquille le sieur B...... sur l'objet de sa possession, moyennant cependant que de son côté, il renonça, à son droit de servitude qui est son passage par la cour presbytérale, consentir à murer les deux ouvertures par ou il prend jour sur le dite cour et arriver à sa propriété, uniquement en traversant une partie du jardin presbytéral. » Le président rappelle que « c'est dans ce sens, que j'ai parlé au sieur B...... lors des dernières réunions du conseil de fabrique, vous en avez été témoins messieurs et vous savez que de mon côté comme du votre, nous avons tous  fait des efforts pour arranger cette affaire à l'amiable et mettre un terme une servitude incompatible avec des édifices affectés à la demeure d'un pasteur et à la tranquillité nécessaire à sa position »

Le président rappelle que « c'est dans ce sens, que j'ai parlé au sieur B...... lors des dernières réunions du conseil de fabrique, vous en avez été témoins messieurs et vous savez que de mon côté comme du votre, nous avons tous  fait des efforts pour arranger cette affaire à l'amiable et mettre un terme une servitude incompatible avec des édifices affectés à la demeure d'un pasteur et à la tranquillité nécessaire à sa position »

 

En l'état actuel de l'étude des documents versés au dossier, dirait un juriste, la bonne foi et la toute aussi bonne volonté de Monsieur le curé et de ses fabriciens fidèles ne saurait être mises en doute. Eux même précisent : « malheureusement nous n'avons pu encore réussir à traiter, comme on dit, cette affaire en famille ». Pour mémoire, n'oublions pas que le sieur B...... est lui aussi membre de la fabrique et qu'à ce titre il était présent lors des deux précédentes réunions du conseil. C'est à la dernière de ces réunions que ses collègues ont « manifesté le désir de voir son acte de propriété, pour savoir si le dit contrat lui accordait un passage. Il a répondu d'une façon évasive. Qu'il ne savait pas où était son contrat ! Qu'il le chercherait mais que son contrat ne mentionnait rien de précis sur le droit de passage ».

 

Il ne restait plus au conseil de fabrique qu'à soumettre à « Monseigneur notre évêque, de qui nous devons prendre les avis, les observations ci dessus, suppliant sa grandeur de vouloir bien lui tracer la ligne de conduite qu'il aurait à suivre dans cette présente affaire, pour délivrer la servitude dont le presbytère se trouvait ainsi grevé. »

 messe1.jpg

L'année 1848, commença comme s'était terminé la précédente, par un nouvel épisode de l'affaire B....... En effet, dés le mois de janvier une réunion du conseil eut lieu au cours de laquelle J.P...... son trésorier fut investi de la lourde mission de « réprimer les entreprises douteuses du sieur B...... ». Cette investiture n'avait pas du produire les effets attendus. La lecture des documents suivants en atteste. Si la beauté de la garrigue, qui depuis quelques jours s'éveillait au décor printanier parfumait l'atmosphère, celle qui entourait « l'affaire » devenait de moins en moins respirable. Le sieur B...... veut, face au refus de le laisser jouir de son droit de passage sur le territoire presbytéral, marquer le coup. Mais comment ?  Les faits dont il va se rendre coupable avec la complicité « obéissante » de sa progéniture, sont loin d'être conformes aux rituels qui se déroulent de coutume en l'église Saint Martin du Crès. Laissons au pasteur de ces lieux, nous narrer lui-même dans une lettre adressée à Monseigneur l'Evêque, l'égarement momentané d'une des brebis de son troupeau.

 

«  ... le cinq avril, jour du jeudi saint, un grave désordre a eu lieu dans l'église.

L'office des ténèbres devait commencer à trois heures. Ce jour là, à cause du silence des cloches, j'avais, sur les deux heures donné l'ordre aux enfants du village de crier le premier de l'office à deux heures et de crier le second à trois heures. Dans l'intervalle, je m'entretenais dans le salon du presbytère avec deux personnes notables de ma paroisse. La pendule ayant sonné les trois heures, nous descendions tous ensemble dans l'église, mais qu'elle ne fut pas ma surprise en entrant dans le lieu saint d'y voir tous mes paroissiens déjà réunis ! Du bruit régnait dans le lieu saint. Au bas de l'église certains hommes parlaient à haute et intelligible voix. Je réclamai un silence que j'eus de la peine à obtenir. Arrivé au sanctuaire et dans la sacristie, trois de mes sacristains se plaignirent à moi que des jeunes gens occupaient les chaises qui leur étaient réservées et que les intrus s'étaient nettement refusés à les leur remettre. Un de mes sacristains, plus indigné que les autres me demanda d'intervenir, sans quoi il y aurait du bruit. Dans la crainte d'un plus grand désordre, et pour éviter des voies de faits que je voyais imminentes, j'intervenais. J'enjoignis aux trois jeunes gens de céder les places qu'ils occupaient indûment. Un seul obéit. Les deux autres, qui étaient frères, méconnurent mon autorité et gardèrent ces places jusqu'à la fin de l'office. C'est le délit de ces jeunes gens qui a occasionné tout le bruit qui s'était fait dans l'église avant et pendant l'office. Le père des deux frères, membre du conseil de fabrique, a quitté sa stalle durant le chant du premier psaume. Il a pris parti pour ses enfants et a échangé des paroles vives avec un sacristain. » Sieur B...... avait marqué le coup. Le droit à des sièges réservés valait bien un droit de passage sur les terres presbytérales. 

 

         Mais c'est « le cœur rempli de douleur et la main tremblante » que l'abbé Puech devait à de nombreuses reprises rédiger des courriers pour informer sa hiérarchie de cet incident, de ces suites et conséquences.. L'intérêt de l'une de ces  missives est de nous apprendre que « le sieur B...... et d'autres » n'en sont pas à leur coup d'essais.

 

Pour preuve notre curé, écrivant au vicaire général de la cathédrale l'informe que le « scandale » précité « n'est pas un fait purement isolé, il a eu au contraire des précédents ». La célèbre formule « rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui appartient ... » trouve ici, dans le constat dans lequel se lace notre curé - écrivain toute sa symbolique. S'il arrive parfois à ses brebis de s'égarer, il ne les tient pas obligatoirement pour responsables. N'est ce pas aux « pontes du chef lieu », en l'occurrence Castelnau, d'indiquer la bonne direction à leurs administrés ? Et pour cause : « ceci est le résultat d'une tolérance qui dure depuis bien longtemps. Il y a en effet soixante ans au moins que la communauté du Crès vit sans aucun gouvernement. Elle s'est habitué à toutes sortes de libertés et de licences qui n'ont  jamais ou presque jamais été réprimées. Eloigné de près de cinq kilomètres du chef lieu de la commune, elle vivait hors de toute influence du pouvoir central. A Castelnau on se contente de jouir des revenus du Crès et on laisse les cressois  vivre à leur volonté.  Le chef lieu retire du Crès 1800 francs tous les ans. Il garde tout pour lui, à peu de choses près, et en échange laisse les cressois se gouverner eux-mêmes à leur fantaisie. Ils sont encore extraordinairement jaloux de cette liberté drôlement acquise. Le gouvernement de tous par tous. Les  responsables désignés du hameau, plusieurs du moins de ceux que j'ai connus, étaient de vrais Bonifaces, de pâte de gens, qui m'ont fait l'effet de ce soliveau de la fable que bientôt les grenouilles ne respectèrent plus, leur autorité était presque nulle et ils se gardaient bien de réprimer des délinquances qui auraient mérité de l'être.» Son jugement final est certes sévère mais sans ambiguïté : « M. le vicaire général comprenez ce que peut être un pays qui a vécu soixante ans sans pasteur à résidence, sans maire, sans instituteur, sans garde champêtre, vous aurez ainsi une idée du Crès. »

 

Ici, et pour éclairer les propos précités, un retour sur passé s'impose. Le 15 septembre 1846, une ordonnance royale érige l'église Saint Martin du Crès en succursale indépendante de sa voisine de Castelnau. C'est ainsi que l'abbé Léon Hyppolite Puech se trouve investi, à demeure, de la charge spirituelle des cressois.  Dés lors, un conseil de fabrique est nommé. De concert avec le maire de Castelnau, il voulut faire cesser le désordre qui régnait depuis de longues années et crut le moment favorable de faire jouir le titulaire de la succursale du presbytère et de toutes ses dépendances et de faire murer une porte par où les habitants entraient pour puiser de l'eau dans une citerne située dans le jardin du presbytère. « Cette action de l'autorité fut exploitée par quelques meneurs, secondés par des personnes plus implantées et hostiles à la religion. J'eus beau me mettre à l'écart, ce qui fut fait en faveur du presbytère, fut censé avoir été fait par moi. L'orage gronde donc contre moi, avec d'autant plus de fureur, qu'on attribuait à des sentiments de crainte mon silence et ma modération. On exaltait les esprits, les conversations dans les travaux de la campagne atteignaient le paroxysme de l'exaltation. La cause de cette fureur sauvage était exprimée en ces termes : « quatre ou cinq personnes nous gouverneraient ? Non ! Il n'en sera pas ainsi ». S'apercevant que je demeurais serein face  à leurs attaques, ils portèrent l'affaire devant le tribunal du juge de paix ? Je fut mis hors de cause. Ils attaquèrent leur représentant auprès de Castelnau, qui fut également mis hors de cause. Enfin ils attaquèrent le maire. Le droit triompha. Mais ce bon droit a depuis succombé devant l'émeute et la violence. Refus d'impôt pour le culte, tentative de démotiver nos sacristains, désorganisation de deux confréries, fuite des instructions du carême, manœuvres pour empêcher certains de venir au culte, refus dans les processions du saint Sacrement de suivre l'ordre prescrit, dénonciation au près des autorités ecclésiastiques et civiles, rien ne fut épargné. Je ne parle pas des dégâts commis dans le presbytère, tels que les seaux de la citerne brisés, un rapt de volailles exécuté pendant la nuit».  

 

Voilà trois ans que la situation est envenimée et ce n'est pas l'année 1849 qui va permettre l'accalmie attendue. Le 19 mai, l'abbé Puech invitait le sieur B...........à

assister le lendemain à une réunion du conseil de fabrique afin de régler définitivement le différent. La séance du bureau s'est bien tenue mais le sieur B......, quoique présent dans la paroisse ne daigna pas y assister. Le 25 mai, l'abbé croise le protagoniste dans une rue de la commune. « A peine lui avais-je parlé de l'affaire qu'il entra tout d'abord dans une furieuse colère, prétendant que ni ses enfants ni lui n'avaient aucun tort. Puis dans le courant de la conversation il s'adoucit néanmoins,  disant qu'il n'en avait pas contre moi, mais contre un des sacristains, indigné d'après lui de la place qu'il occupait, que du reste il réfléchirait et consulterai sur ce qui lui était proposé ». Ayant laissé du temps au temps, la semaine suivante, le curé lui adressa une missive en ces terme : « Monsieur, vous avez eu six jours pour réfléchir sur ce qu'on vous propose. Je vous engage à me communiquer de vive voix ou par écrit avant la fin de cette nouvelle semaine le résultat de vos réflexions, afin que je puisse donner une réponse précise au conseil de Mgr l'évêque. Recevez les sentiments de ma parfaite considération ».

 

Le dialogue de sourds qui s'est instauré trouvera, en ce mois de juillet 1949,  son épilogue là où l'abbé Puech n'avait pas souhaité qu'il parvienne, devant la justice des hommes. Celle ci dans ses attendus, « Considérant en premier lieu que le plus coupable dans cette affaire est le père, que les enfants n'auraient pas persisté jusqu'à la fin dans leur désobéissance, si leur père avait su prendre le parti du droit, considérant en second lieu que la place honorable qu'il occupait lui en faisait un tout spécial devoir, considérant en troisième lieu qu'en agissant comme il l'a fait, il a fomenté encore plus le désordre et cela pendant que l'office avait déjà commencé, considérant en quatrième lieu qu'il s'est refusé à donner aucune satisfaction, considérant enfin qu'une entière impunité serait dangereuse et pourrait conduire au renouvellement de faits semblables ». Pour tous ces motifs et considérations, le sieur B.......   est révoqué de sa qualité de membre fabricien. Ni lui, ni la fabrique n'ayant pu produire l'acte de propriété relatif à la petite maison attenante au bûcher et à la cour du presbytère et dont le chemin d'accès est à l'origine de l'affaire, le « sieur B......sera tenu de n'exercer son passage que du côté couchant derrière le presbytère, par la porte qui conduit à la citerne en suivant le trajet le plus court et le moins incommode » sans quoi la fabrique sera autorisée « à construire un mur qui délimitera le passage en se réservant néanmoins la propriété du sol ».

 

Ainsi allait l'existence de ces cressois qui nous ont précédés et dont les archives nous retracent une vie rude, qui parfois, sans les justifier, explique ces comportements qui les ont vus être affublés parmi d'autres sobriquets de celui évocateur de : « têtes aussi dures que les rocailles qui les entourent. »

 

Pompéi, le 12 avril 2007.



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